Premières vacances bretonnes

Publié le par Liliane Langellier

Premières vacances bretonnes

Ce fut un étrange été. Pas de Chaudon en juillet. Pas d'Autriche au mois d'août. Quelque évènement qui échappait à mon jeune âge avait dû survenir quelque part. Familial ? Politique ? Je ne sais. En tout cas, ce que je sais, c'est que je lui dois les plus belles vacances de mon enfance. Parce que les plus libres !

Pour une petite fille qui vit en pensionnat. Avec des journées trop bien rythmées. Tout ce qui sort de l'ordinaire est une fête. Ces vacances-là furent donc une fête. Du début. Jusqu'à la fin.

C'était la première fois. La première fois que je partais en vacances au bord de la mer. Puisque "Au im Bregenzerwald" était la destination habituelle de notre famille chaque été. C'était la première fois. La première fois que je partais en vacances avec cette tante-là. Son mari, un gros et gentil nounours, était l'un des frères aînés de maman. Ils avaient deux enfants : Jeannot qui devait être parti en Algérie. Beau comme un jeune dieu avec ses boucles blondes. Et Michèle. Une jeune fille de 14 ans. Toute en longueur. Et en mystère. C'était la première fois. La première fois que je faisais connaissance avec la Bretagne. Dans les Côtes du Nord de l'époque.

Je me souviens du départ. Des recommandations maternelles à son frère pour la conduite. Des bandes dessinées que j'avais glissées près de moi pour ne pas m'ennuyer pendant le parcours.

Nous allions quelque part entre Saint-Michel-en-Grève et Plestin-les-Grèves. Non, nous n'allions pas à l'hôtel. Mais c'était bien plus drôle et bien moins contraignant. Un genre de HLM planté au milieu de nulle part. Avec une route à traverser. Et puis la mer. La mer qui se retirait si loin qu'on pouvait aller la chercher. La mer qui m'a séduite illico. A peine descendue de voiture.

Cet endroit hébergeait plusieurs locations. Et donc, plusieurs familles. Juste au rez-de-chaussée, il y avait une épicerie marchande de tout. Que j'ai dû beaucoup fréquenter. Puis les portes des petits appartements (c'était bien avant "Pierre et Vacances") donnaient toutes sur l'arrière. Sur des prés. A l'infini. Tandis que l'unique balcon donnait, lui, sur la mer. Dont je venais de tomber amoureuse.

Je pouvais la regarder pendant des heures. Partir. Revenir. S'agiter. Se calmer. J'étais séduite. Juste un handicap, mais de taille, je ne savais pas nager. Car mon cher père, champion de natation, m'avait jetée à la baille, histoire de m'apprendre... Ce qui m'avait appris une seule chose : le désir de ne plus y retourner.

Ce n'était pas grave. Car avant de perdre pied, il fallait souvent marcher des kilomètres. Et cela ne me soucia pas. Ni personne d'ailleurs pendant le premier mois.

Et quel mois ! Je me souviens du saucisson sec que nous avions pour le diner. Et qui était interdit à la maison. Je me souviens de ma tante qui veillait sur mon hygiène. Il n'y avait pas de salle de bains. Mais le bonheur était ailleurs...

Le bonheur était dans la liberté.

Ma longue cousine Michèle me snobait du haut de ses quatre ans de plus. Et partait chaque matin vers une destination inconnue. Un livre en mains.

Dans cette HLM du bord de mer, il y avait environ 15 appartements. Et autant de familles. Avec autant de mômes de tous âges. Un vrai régal.

Une fois le petit déjeuner avalé, jamais ma tante ne m'a demandé où j'allais. Ce que j'avais prévu pour la journée. Jamais en tout ce mois de juillet nous n'avons fait une seule excursion recommandée sur un guide. Jamais elle ne m'a envoyée à la messe le dimanche. Elle me nourrissait. Et veillait à ce que je me lave. Pour le reste...

Pour le reste, je m'étais bien débrouillée toute seule. Je n'étais absolument pas consciente de mon jeune corps de Lolita. Je n'étais absolument pas consciente de mon charme de sauvageonne. Moi, je vivais. Je respirais. Et je me barrais. Le plus souvent possible. Vers la mer. Je n'ai pas même un souvenir de pêche aux coquillages en groupe. Mais j'en ai d'autres.

J'allais avoir onze ans le mois suivant. Je ne savais rien de la vie. La conspiration maternelle et religieuse y avaient bien veillé. J'allais avoir onze ans. Et j'avais toujours eu un penchant pour les garçons beaucoup plus âgés que moi. Ma vivacité et ma drôlerie les faisaient craquer. Mon cousin Jean, d'abord. Oui, celui aux boucles blondes. Pas un repas sans qu'il ne me prenne sur ses genoux à la maison. Ce qui avait fini d'agacer mon paternel. Et puis il y avait aussi ce fils de blanchisseur de la rue d'Aguesseau. Le fils aîné. Celui de mon âge ne m'intéressait pas. Alors, lui... Il jouait de la guitare au patronage le dimanche avec un groupe et il nous chantait "Qu'est-ce que j'ai dans ma p'tite tête à rêver comme ça le soir, d'un éternel jour de fête, d'un grand ciel que j'voudrais voir !" J'avais 9 ans. Il devait avoir 17 ans. Mais écouter sa voix m'emmêlait un peu les tresses.

Dans tout le choix des enfants présents, celui qui devint mon pote avait 17 ans. Je crois bien qu'il était brun. Je suis certaine qu'il était joli garçon. Je me demande ce qu'il pouvait trouver à cette étrange gamine animée d'une fureur de vivre mais qui lisait encore la bibliothèque rose et le Journal de Mickey.

Qu'importe. S'il me lit un jour. Il s'en souviendra peut-être... Le nom de Jollivet me vient à l'esprit...

Nous avions pour coutume d'aller nous allonger sur un gros rocher plat à l'abri des regards. Non, aucun geste déplacé. Juste une franche rigolade. Des mots sur la vie. Et sur les gens. Surtout sur ceux du HLM de nos vacances, bien sûr.

Chaque soir, nous montions tous deux jusqu'à la ferme pour aller chercher le lait crémeux. J'avais une passion pour les animaux. Et petit trublion, mes passions je les transmettais.

Qu'il fut donc beau ce mois de juillet.

Sans autorité parentale. Sans être grondée. Sans brimades. Sans....

Mais le mois d'août arriva. Et comme ils l'avaient prévu, mon oncle, ma tante, ma cousine aux longues jambes s'en retournèrent à Boulogne pour laisser la place à mes géniteurs, flanqués d'un autre oncle et d'une autre tante.

Là, j'ai mal joué.

Je n'étais pas venue les accueillir. J'étais sur mon rocher avec le jeune homme. Ce fut d'ailleurs la réponse que ma tante décocha à Fernand quand il se soucia de sa bouture. L'apoplexie le frôla l'espace d'un instant quand il crut entendre que je n'étais pas seule sur le rocher... On dut lui apporter un siège quand il apprit que le jeune homme avait 17 ans. "Mais, vous vous rendez compte qu'elle n'aura qu'onze ans ce mois-ci ?". Ma tante avait déjà claqué la portière de la voiture avant la fin de la phrase...

Comme Fernand ne savait pas où se trouvait le foutu rocher, il dut attendre l'heure du lait pour me voir arriver. J'étais une petite fée brune. Les cheveux emmêlés. Le short et le pull limite propre. Trainant les savates avec un air de sauvageonne.

Si je vous dis que le lait a manqué le lendemain matin au petit déjeuner, vous me croirez sans doute sur parole. Fernand voulait voir le père du jeune homme. Qui a vite calmé l'affaire. D'ailleurs, eux aussi, rentraient sur Paris.

Le mois d'août fut exemplaire. Excursions. Messes. Tenue correcte exigée. Tellement exemplaire que je suis infichue de vous raconter où et comment on a souhaité mon anniversaire. Je ne me souviens que d'une excursion à Brest. Où j'ai bâfré tellement d'éclairs que j'ai vomi tout le chemin du retour.

N'était-ce pas tout simplement le goût ma liberté perdue que je vomissais ainsi ?

Liliane Langellier

Publié dans L'espiègle Lili

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Laurette 31/08/2014 21:03

Quel bon moment passé avec cette petite Lily,on se passerait le film plusieurs fois...A bientôt pour d'autres souvenirs..Laurette

A 31/08/2014 17:12

J'adore...vous respirez la vie!