Marilyn Monroe : Fragments (poèmes, écrits intimes, lettres)

Publié le par Liliane Langellier

Marilyn Monroe :  Fragments (poèmes, écrits intimes, lettres)

Il n'y a bien sûr que les sots pour penser que derrière l'icône blonde et radieuse que fut et demeure Marilyn se cache une femme écervelée, frivole, inconséquente. A vrai dire, on ne voit même pas d'où a pu naître une telle idée et de quoi elle a pu se nourrir, du vivant de la star et depuis sa mort, il y a près de cinquante ans. Alors même que sont si nombreux, variés, convaincants, les indices contraires : entretiens qu'elle a accordés, témoignages de ceux qui l'ont côtoyée - notamment Truman Capote, qui met en scène leur complicité dans le formidable Musique pour caméléons -, travaux biographiques tel celui, magistral, de Donald Spoto... Sans compter les romanesques mais diablement pénétrants Blonde, de Joyce Carol Oates, et Marilyn dernières séances, de Michel Schneider. Tout cela pour dire que Marilyn Monroe n'est vraiment en rien à « réhabiliter » ou à disculper de quoi que ce soit, et que ce n'est pas dans cet état d'esprit qu'il convient de se plonger dans ce beau livre composite, sobrement intitulé Fragments. Les poèmes, extraits de carnets intimes et lettres, presque tous inédits, qu'il rassemble entr'ouvrent avec délicatesse et pudeur une porte sur la vie psychique de la jeune femme. Et révèlent de façon saisissante et terriblement bouleversante le mélange d'intelligence, de pugnacité, de lucidité, d'orgueil et d'extrême vulnérabilité qui constitue l'alchimie intime de cette psyché.

Névrotique, Marilyn ?, s'interroge, dubitatif, l'écrivain Antonio Tabucchi dans la préface qu'il donne à l'édition française de l'ouvrage, qui paraît parallèlement dans une dizaine de pays, dont les Etats-Unis. Oui, peut-être peut-on dire cela, mais alors « de la même façon qu'on peut qualifier de névrotiques tous ceux qui pensent trop, qui aiment trop, qui sentent trop ». En fait, c'est un peu court pour dire la complexité et l'équilibre infiniment changeant du mouvement contradictoire qui, d'un bout à l'autre de cette collection de fragments, anime et bouscule la jeune femme : vitalité et désespoir, aspiration au bonheur et fatigue d'être soi, désir farouche d'indépendance vis-à-vis du regard des autres et solitude déchirante. « Ce n'est pas si drôle de se connaître trop bien ou de penser qu'on se connaît - chacun a besoin d'un peu de vanité pour surmonter ses échecs », note-t-elle dès 1943 - elle a alors 17 ans.

La suite des fragments la montre, poursuivant au fil des ans - le dernier texte, une lettre au psychanalyste Ralph Greenson, date de 1961 - cette autoanalyse lucide, transpercée d'aveux de solitude : « Seuls quelques fragments de nous toucheront un jour des fragments d'autrui - la vérité de quelqu'un n'est en réalité que ça -, la vérité de quelqu'UN. On peut seulement partager le fragment acceptable pour le savoir de l'autre, ainsi on est presque toujours seuls. »

L'ego en miettes, elle se sent tantôt « déprimée folle ». Et écrit encore : « Pourquoi est-ce que je ressens cette torture ? Ou pourquoi est-ce que je me sens moins un être humain que les autres (toujours senti d'une certaine façon que je suis sous-humaine, pourquoi en d'autres mots suis-je la pire, pourquoi ?) Même physiquement j'ai toujours été sûre que quelque chose n'allait pas pour moi là - peur de dire où alors que je sais où... » Ce qui la tient debout, c'est le travail, omniprésent, considéré toujours avec un infini sérieux, le souci de « discipline concentration », de s'améliorer sans cesse - la voie, pour elle, d'un salut possible : « Plus jamais une petite fille seule et terrorisée / Souviens-toi que tu peux être assise au sommet du monde (on ne dirait pas). »

C'est entre les mains d'Anna Strasberg, ­seconde femme de Lee Strasberg (1901-1982), le directeur de l'Actors Studio, que reposaient, depuis la mort de l'actrice, ces notes et carnets personnels demeurés privés jusqu'à ce jour. On n'y trouvera nulle confession fracassante sur la vie privée de Marilyn Monroe, non plus que la révélation d'une Marilyn qu'on pourrait qualifier d'écrivain ou de poète. Ce serait introduire un malentendu, un de plus, à tous ceux qu'elle a suscités que de le prétendre. Et cela n'enlève rien à l'intérêt réel de ses textes, à l'émotion qu'ils procurent, à la grâce authentique de cet ouvrage qui mêle les fac-similés des textes (pages de carnets, feuilles volantes...), leur transcription rigoureuse en anglais et en français, et des illustrations soigneusement choisies où prédominent les portraits intimistes. « Je sais que je ne serai jamais heureuse, mais je peux être gaie ! Vous vous souvenez que je vous ai dit que Kazan prétendait que j'étais la fille la plus gaie qu'il ait connue, et il en a connu ! [...] Est-ce Milton qui a écrit : "Les gens heureux ne sont jamais nés" ? », confiait-elle à Ralph Greenson. L'aveu d'une femme qui ne connut jamais l'apaisement, ni même cette sérénité tragique que Flannery O'Connor appelait « l'habitude d'être ».


Nathalie Crom

in Télérama du 9 octobre 2010.

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