"Les hommes cruels ne courent pas les rues" Katherine Pancol

Publié le par Liliane Langellier

"Les hommes cruels ne courent pas les rues" Katherine Pancol

La robe jaune molleton de Katherine est boutonnée très haut. Ni trop courte, ni trop longue. Bas et chaussures noirs. Nette. Un visage clair. Comme sa maison, comme sa vie, comme son âme.

Elle parle de son quatrième et dernier livre « Les hommes cruels ne courent pas les rues » (Le Seuil) avec une émotion, une authenticité qui s’installent sans gêne au milieu des confortables canapés blancs. Elle ponctue la force de ses mots et des ses révoltes de ses mains fines et baguées qui tranchent net l’espace.

Le salon blanc disparaît peu à peu, et le voyage commence pour la dernière planète Pancol…

Liliane Langellier : On est bien loin de « Moi d’abord », votre premier roman (1979). Même de « La Barbare ». Katherine, la bulle a explosé. Le père, l’Aimé, Jamie vous a laissée seule au bout du quai. Cette fois c’est définitif. Le train ne reviendra pas. Il va falloir affronter la vie, les hommes, sans Lui. Avec un L cap. Cela ressemble étrangement à la délivrance des trois sœurs de Tchekhov, avec une terrible aliénation au chagrin. Que vous tentez de résoudre. Par la fuite. A New York.

Est-ce vraiment autobiographique ?

Katherine Pancol : J’avais vécu épisodiquement à New York. Entre 1979 et 1987. J’aime cette ville. Ce n’est pas un refuge, on a simplement moins le temps de penser. Tout va vite. Quand on reste « sur votre quai », sur le lieu de votre deuil, l’entourage vous étouffe d’amour. Et tout ce chagrin incommunicable. Qui vous appartient. A vous seule. Les autres n’en possèdent que le reflet. Leur trop-amour, leur presque-pitié deviennent vite insupportables. Je savais qu’à New York, on me laisserait « cuver » ma peine sans me poser de questions. Je savais que là-bas, je pourrais « marcher dans les rues en essayant d’attraper des bouts de vie qui me remettraient en piste. »

LL : Vous êtes partie très vite ?

KP : Mon père est mort le 13 juillet et j’ai du partir début septembre.

LL : Chez votre amie Bonnie Mailer, la parfaite yuppie. L’adepte du « Be positive »… Et qui n’hésitait pas à vous asséner « qu’il fallait que vous vous organisiez et que tout irait mieux. » On a envie de lui hurler que, dans notre vieille Europe, on prend le temps d’avoir mal, de pleurer tout notre saoul dans nos yaourts. Que l’on s’assoit même pour ne gâcher aucune de nos larmes. Je vous revois encore à la T.V. française, il y a peut-être trois ans, vous aviez balancé une superbe définition de New York, où vous viviez, à l’époque : « C’est une ville où il faut toujours avancer. La ville elle-même avance. Et si vous vous arrêtez, elle vous passe dessus… »

KP : Oui, mais j’avais besoin de ce mouvement. Avec Jamie et cette peine qui me taraudait. On voit vraiment quelqu’un quand il n’est plus là. Je voulais changer de lieu. M’en sortir.

Et je savais qu’à New York, il faudrait s’organiser. Mode d’emploi : garder la façade, on ne peut plus avoir mal dedans, puisqu’on est si bien dehors.

Le personnage de Bonnie Mailer est en fait un condensé de trois de mes copines chez qui j’ai vécu. J’ai passé pas mal de temps Downtown, dans ces rues, dans ces quartiers que l’on nomme par des lettres : A.B.C.D. Entre vie et abandon. Pas un touriste. Juste moi, des inconnus et mon chagrin.

LL : Katherine, vous n’êtes pas croyante. Et dans votre livre, il y a une merveilleuse scène dans une chapelle toute blanche au bas du Citicorp Building ?

KP : Il fallait bien que je m’arrête de marcher de temps en temps. Cette chapelle décorée par Louise Nevelson était insolitement belle. Refuge caché au milieu de cette ville hurlante de zinzins.

LL : On y parle pour la première fois de la Trahison. Celle de Dieu et de Job. Vous écrivez même « Job ruisselle et grelotte, mais n’en continue pas moins de louer son Dieu Tout-Puissant. Plus il Lui répète qu’il L’aime, plus il en prend plein sa gueule (…) » Moi, je pense tout de suite à la trahison du Père…

KP : Papa n’était pas un papa. Il était un homme. Il me traitait comme une femme. Passait son temps à me charmer pour mieux me laisser sur le carreau… Il était la séduction incarnée. Les scènes, où je suis petite fille, où il me laisse et me relaisse encore, j’ai eu une peine folle à les relire sur les épreuves de mon livre…

Quand on écrit sur soi, on utilise, on exploite à fond ses émotions et les faits qui en ont été la cause passent à l’arrière-plan.

LL : Et puis… pendant 18 mois, la maladie. Qui vous rend étrangement votre père ?

KP : Oui, là, il était coincé. Rien qu’à moi. Je connaissais l’issue fatale. Lui aussi d’ailleurs. Mais je ne voulais pas le laisser partir comme ça. Il fallait qu’il me dise, qu’il m’explique…

LL : Il a accepté e s’expliquer ? C’est un peu privé tout ça. Ses maîtresses…

KP : On avait tout notre temps cette fois, toute la complicité nécessaire pour reconstituer le puzzle. Trop de pièces me manquaient.

LL : Les scènes de l’agonie et de la mort sont difficilement soutenables pour le lecteur. Comment avez-vous pu réussir à les sortir de vous, à les transformer en mots écrits ?

KP : Tout y est exact. Mais je n’ai pu l’écrire qu’à la toute dernière fin de mon livre. La douleur étant encore trop présente, trop forte, même après quatre ans de travail.

LL : Sans le chercher, vous allez le trouver le grand amour. Méritante dans une métropole où les femmes sont en perpétuel safari…

KP : Rien à comprendre. Cela a été « Love at first sight ». J’avais tout mon temps car je savais qu’il n’avait pas encore compris qu’il m’aimait. Je savais que c’était Lui.

LL : Dure, l’attente. En acceptant qu’il y en ait d’autres. Cruel. Même si Louise Brooks vous avait vanté l’intérêt de la chose. Les règles du jeu ont été bien observées : l’homme prend, abandonne, part, revient. Comme Jamie. Mais cette fois vous avez la certitude vissée au cœur. Et c’est vous la gagnante. Avec alliance dans le forfait. Pensez-vous que cela aurait été possible avec un père vivant ?

KP : Non. J’avais eu des aventures. Mes hommes à moi ne plaisaient jamais à mon père. J’ai quand même vécu huit ans avec l’un d’entre eux. Mais quand on me parlait de choses définitives, je cherchais l’issue de secours. Là, j’aimais vraiment, et l’amour propre n’existe plus.

LL : Sans faire de psychanalyse de bazar, votre livre est un grand nettoyage à fond de l’Œdipe ?

KP : Non. C’est une histoire d’émotion. Que l’on recherche indéfiniment. Parce qu’elle vous vient de votre petite enfance. Une de mes amies new-yorkaise vivait un couple d’enfer avec un peintre névrosé uniquement parce qu’il ressemblait à Beethoven. Elle m’avait expliqué qu’elle avait toujours connu, dans l’entrée de la maison de son enfance, un buste du grand homme…

Katherine éclate de rire. Il pleut sur la jolie maison de Colombes. Le chien Skimo a réussi à salir la moquette. Le premier étage résonne des jeux des enfants.

Liliane Langellier

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