Le mensonge originel

Publié le par Liliane Langellier

Le mensonge originel

Je viens encore de morfler sec parce qu’un gendarme a menti sous mon nez. Il m’a accusée d’avoir grillé un Stop. C’était SA parole contre LA MIENNE. Mais SA parole est assermentée. Donc, je dois, une fois de plus, la boucler, et payer l’amende. Jolie perle à enfiler à mon collier. Qui est d’ailleurs devenu un sautoir depuis le jour où….

C’était le jour de la rentrée. Je n’étais pas peu fière car je changeais de bâtiment. J’intégrais le bâtiment dit « des demoiselles ». En classe de Seconde, nous quittions le vieux couvent pour gagner un horrible bâtiment neuf. Mais les Journées du Patrimoine n’existaient pas encore. Et n’avaient pas affiné mon goût architectural. De plus, mon intérêt immédiat résidait dans un seul but : j’allais enfin avoir une chambre à moi. A moi toute seule. Finis les boxes. Où une Religieuse se promenait toute la nuit dans l’allée centrale tandis que nous tenions nos réunions, juste de l’autre côté, vers les hautes fenêtres. Sans compter, que cette année-là, terminé l'uniforme si strict des quatres années précédentes, car au "Bon Marché" j'avais pu choisir mes jupes bleues marines et mes chemisiers blancs. C'est dire, si j’étais du haut de mes 15 ans tout neufs, devenue une grande !

Les rythmes scolaires de ces années bénies n’émouvaient guère nos parents. Rentrée le lundi matin. Sortie le samedi midi. Et pour celles qui étaient collées, sortie et retour le samedi après-midi dans l’enclos pour ramer sur une version latine (même si la punition concernait la gymnastique !) Devinez pourquoi nombre d’entre nous devinrent des latinistes émérites…

J’avais laissé en route les kilos superflus de ma quatorzième année. On avait coupé mes nattes. J’avais encore les cheveux bouclés et le teint très mat. J’avais surtout un humour incontournable, une impertinence indomptable. Et des amies sûres.

Pourquoi avais-je été collée ce samedi d’octobre ? Je n’en sais plus rien. J’avais tant accumulé de colles…. Mais j’avais bien le billet bleu avec un retour gratuit pour l’après-midi.

Cela se passa fort mal à la maison. Alors que mes facéties faisaient partie du décor, et qu’un manque de colles aurait pu faire douter de ma santé physique et mentale, cette colle-là ne trouva pas l’approbation maternelle. Qui m’avait prévu un tout autre programme.

« Je t’emmène chez mon coiffeur, avenue Victor Hugo, tu le sais, n’est-ce pas ? »

J’avais oublié car je haïssais les séances chez les coiffeurs. Et puis je n’étais pas disponible. Et bien non, puisque j’étais collée !

« Comment ça pas disponible ? Qui commande encore ? Ces Religieuses ? Ou moi qui les paye ? »

De guerre lasse, et la tête basse, j’eus le grand tort de céder aux injonctions maternelles.

La débauche de luxe et le ballet des coiffeurs autour de ma chevelure ne m’impressionnèrent guère. En clair, pour une première fois avenue Victor Hugo, j’espérais secrètement que ce serait la dernière.

Je ne me souviens pas même du programme dominical qui avait justifié tant de frais. Mais de la suite, ça, je m’en souviens……

Lundi après-midi. Je rêvassais en regardant le parc quand Mère Thérèse, la directrice des études, fit irruption dans la classe.

« Deleporte, levez-vous ! »

J’obtempérai, un peu surprise.

« Mesdemoiselles, vous avez devant les yeux une menteuse. Qui, pour ne pas effectuer sa colle de samedi, a menacé gravement ses parents. Et qui ose revenir en classe comme si de rien n’était ! »

Je sentis le sol se dérober sous mes pieds. Je tentais un « Mais, Ma Mère… »

Qui se perdit dans l’impératif « Suivez moi immédiatement ! »

A peine la porte de la classe refermée, toute honte bue, je me suis étalée comme une flaque dans le couloir et j’ai perdu connaissance. C’était la toute première fois. Les Sœurs m’estimaient. Me savaient bosseuse. Bien que très indisciplinée. Elles furent troublées. Mais à l’infirmerie, j'étouffais de tant de sanglots que je ne pouvais parler.

Comment ma mère avait-elle osé ? Après m’avoir interdite de colle ? Après m’avoir traînée chez son cher coiffeur ? Comment pourrais-je me justifier devant tant d’injustices ?

La Mère supérieure, alertée, vint me voir. Elle m’aimait bien, Mère Jeanne de Chantal. Elle avait tout compris bien que je ne lui avais guère confié mes soucis familiaux.

Entre deux sanglots, je racontais. J’avais de la fièvre. Et je ne voulais certes pas rentrer chez moi. Elle prit donc la décision de convoquer ma génitrice.

En face à face, ce ne fut plus le même refrain. Je proposais que l’on téléphone chez le coiffeur. Ou à mon père. Qui connaissait, lui, les lubies et le snobisme de sa chère épouse.

Ce ne fut pas nécessaire. Mère Jeanne de Chantal trouva les mots pour que la vérité soit dite et que le conflit s’apaise. Enfin, momentanément. Restait à réintégrer une classe devant laquelle on m'avait publiquement condamné et traité de menteuse. C’était au-dessus de mes forces. Et la fièvre en profita pour prendre quelques degrés de plus.

Les chères Sœurs décidèrent de me garder la semaine à l’infirmerie. Puis de voir mon père samedi quand il viendrait me chercher. Tout fut arrangé dans un temps très bref.

Tout ?

Certes non. Blessure refermée devient cicatrice. Je suis terriblement blessée au premier mensonge que l’on dit contre moi. Je retrouve les symptômes de cette petite adolescente : fièvre, maux de tête, etc…

Je sais immédiatement quand quelqu’un me ment. Je peux détecter le mensonge à des lieux à la ronde. Je suis une surdouée quand il s’agit de vérités à trouver.

J’en ai parlé avec ma mère, quelques années avant sa disparition. Elle s’en souvenait très bien. Mais elle n’avait pas réalisé le mal et les dégâts de son caprice. Je lui ai pardonné. Mais la blessure reste. Alors ne me mentez surtout pas !

Liliane Langellier

Publié dans L'espiègle Lili

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