"La rage de vivre" Milton Mezz Mezzrow

Publié le par Liliane Langellier

"La rage de vivre" Milton Mezz Mezzrow

"Vous écoutez la jazze et toute cette cochonnerie" (sic) me décoche notre concierge du 20, rue Larrey. Oui, j'écoute la jazze, mais surtout je suis en pleine lecture de Mezz. Et ce moment d'initiation, qui me fait décoller de terre, reste inoubliable...

Préface

Cher Bernard Wolfe,

Je devrais marquer ce jour d’une pierre blanche, car je viens de terminer le livre vraiment superbe, parfaitement merveilleux, - La rage de vivre (1) – que vous avez écrit avec Mezzrow. La présente lettre aurait dû être envoyée depuis des mois, - dès réception de l’exemplaire, avec son amicale dédicace. Je me demande encore comment j’ai pu le négliger jusqu’ici, car maintenant que je m’y suis mis, à que page que je l’ouvre, je me fait l’effet d’entamer une veine neuve dans une mine d’or… Il faut dire que durant ces derniers mois, il m’est arrivé bon nombre d’aventures, pour la plupart affligeantes, et puis, je me suis attelé à d’autres tâches que je croyais plus importantes ou plus salutaires… grave erreur ! Si j’avais lu votre livre tout de suite, peut-être toutes ces choses ne me seraient-elles pas arrivées et, même en admettant qu’elles le fussent, je n’en aurais probablement pas été affecté.

La rage de vivre nous apporte un puissant et vital message de joie, de joie sans mélange. C’est un livre stimulant et je m’étonne seulement que tous les citoyens des Etats-Unis d’Amérique (à l’exception peut-être de certains Blancs des provinces du Sudà ne le commentent pas d’une même voix, en glorifiant la paix et le bonheur, la fraternité et la musique. Je lisais justement une biographie de Ravel, dont Mezz parle à plusieurs reprises et que je prise beaucoup comme musicien. Je l’ai délibérément mise de côté pour attaquer votre livre. Il y a un monde entre ces deux ouvrages ! Ravel est un compositeur – mais votre livre est un très grand livre et Mezz un grand bonhomme – un de ses « cats » (2) dont l’Amérique peut être fière et qu’elle devrait prendre en exemple. En vous écrivant, j’ai l’impression d’écrire également à Mezz, car cette lettre vous est autant destinée qu’à lui. Je ne saurais dire à quel moment Mezz interrompt son récit pour vous céder la parole, ou vice versa. Et cela d’ailleurs n’a aucune importance. Car vous avez fait de votre coopération une « unité », pour reprendre l’expression de Mezz, et c’est du solide, du sans bavures. Grâce à vous, je vais renouveler mon vocabulaire – du moins je l’espère. D’ailleurs, tout écrivain américain de race blanche pourra puiser dans votre livre un magnifique enseignement : il apprendra le seul langage valable – celui des rapports humains. A ma connaissance, c’est la première fois dans les temps modernes qu’une tâche aussi magnifique a pu être achevée pour l’enrichissement de la langue anglaise. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte encor, mais vous avez fait beaucoup pour le langage triste, éculé de l’Homme Blanc – à l’instar de Dante pour la langue italienne, de Rabelais pour la langue française, de Shakespeare pour l’anglais classique. (La marijuana y est peut-être pour quelque chose… Je n’en sais rien… Simple supposition.)

Mezz prône le travail en commun – eh bien, mes enfants, en voici, et du fameux ! Je ne lui ai jamais parlé, je n’ai jamais entendu sa musique, mais je suis convaincu que l’ouvrage est tout imprégné de son esprit. Esprit délicat et puissant, chaleureux, gai, stimulant, enivrant. C’est l’Esprit de la Musique, dont parle Nietzsche dans la Naissance d’une Tragédie. C’est de cet esprit que parle Herman Hesse lorsque, dans Le Loup des Steppes, il évoque le nom de Mozart. C’est si contagieux que m’y voilà plongé jusqu’au cou et tous ces graves soucis que je croyais avoir (avant de lire le livre) ne m’importent plus désormais. Je me suis retrouvé. En un tour de main. Grâce à Mezz et grâce à vous, Bernie. Salut donc !

Il faut être écrivain pour comprendre combien il est difficile de mener à bien une œuvre collective. Je vous tire mon chapeau pour avoir si magnifiquement résolu la difficulté. Votre livre devrait servir d’exemple à tous les artistes qui ont envie de participer à une tâche commune. Je n’ai pas encore lu ce qu’en disent les critiques. Pour eux, ce serait le moment ou jamais de justifier leur existence.

Bien des fois, en lisant La rage de vivre, je me suis dit : cet ouvrage devrait être lu dans toutes les langues du globe et surtout par ces pauvres malades de Blancs qui semblent s’être ralliés sous l’étendard du Meurtre, de la Mort et de la Pourriture. Mais j’ai idée que pour ne pas trahir la langue de cet ouvrage, il faudrait faire appel des hommes plus subtils encore que les traducteurs d’Ulysse.

Mezz a raison quand il parle de la signification du « jive », de sa diffusion et de sa séduction. Les passages relatifs au nouveau langage des Noirs auraient pu être écrits par le professeur Henri L. Mencken lui-même. Tout écrivain, du moins tout écrivain américain, devrait être capable de comprendre ce que Mezz dit à ce sujet – et repartir zéro. Car tout écrivain digne de ce nom cherche à réaliser ce dont Mezz parle avec tant d’éloquence. (Mais comment y réussirait-il en employant un idiome déficient ?) Ils sont peu nombreux, évidemment, ceux qui consentiraient à payer le même prix que Mezz pour acquérir cette nouvelle optique, cette nouvelle perception des choses. Et c’est pour cela que Mezz est un phénomène en son genre – Mezzerole, le seul et l’unique – et c’est pour cela qu’un livre comme celui-ci n’aurait jamais été écrit, si Mezz n’avait pas vécu comme il l’a fait.

Il y a une chose que je souhaite c’est que Mezz et Louis soient de nouveau réunis. Louis s’en sort magnifiquement – et c’est justice. Mais je voudrais qu’ils s’en sortent ensemble !

Je ne répéterai jamais assez combien je suis reconnaissant pour tout ce que vous dites sur les Noirs. Ce message si sincère, si vrai, justifie à lui seul l’achat du livre. Moi-même j’ai soulevé ces questions à l’occasion, mais maintenant j’en parlerai plus souvent et avec plus de vigueur. Et les jours où je n’aurai pas qui parler, je me mettrai à la table de quelque pauvre diable de « gros-bec » (3) en train de se morfondre tout seul et je lui dirai : « Si tu ne peux pas te faire d’argent, fais-toi des amis. » Ou alors je diffuserai sur les ondes cet autre magnifique passage de Mezz, quand il revoit la lumière : « La vie est bonne, c’est merveilleux d’être vivant. » Si les gens réussissent à se persuader de cette vérité et s’ils apprennent à la répandre aux heures dures où nous vivons, il se peut que toutes les catastrophes et tous les désastres que les journaux et les politiciens nous promettent soient évités.

Ce qu’il y a de plus beau – et de plus classique aussi – c’est que la renaissance de Mezz a eu lieu au cœur même de la mort, de la dégénérescence et de la corruption, alors qu’il était encore prisonnier sur l’Ile de Hart. La plupart des hommes ont tendance à s’emprisonner eux-mêmes, sans l’aide des autorités légales. Rares sont ceux qui ont compris que pour être libre, point n’est besoin d’être libéré. Ils n’imaginent même pas que le bouleversement intérieur puisse se produire en un clin d’œil, comme ce fut le cas pour quelques noms illustres de l’Histoire Humaine. Subitement, on découvre qui on est et ce qu’on fait. Et à ce moment-là, le lieu où l’on se trouve et ce qui se passe autour de nous n’ont plus guère d’importance. On a trouvé refuge dans une autre sphère, où l’on est en sécurité, bien dans sa peau, intact, rayonnant de paix et de joie. Mezz en a fait l’expérience. Il nous le dit. Espérons que d’autres suivront son exemple.

Cette lettre n’est qu’un modeste témoignage de mon admiration et de ma gratitude. Mais elle m’a donné une idée : comme je l’ai dit, je voudrais que des millions d’hommes lisent ce livre et reçoivent le message qu’il contient. Pour ce faire, on peut copier ma missive (je m’y mets tout de suite) et la passer à un ami. S’il lit le livre et partage mon enthousiasme, il peut transmettre ma lettre à un autre ami, ou écrire lui-même une lettre et amorcer ainsi une nouvelle chaîne de bonne volonté. Qu’en dites-vous ? Et pendant que j’y pense, faites-moi savoir si je peux encore trouver quelques-uns des disques que Mezz a enregistrés – ceux du moins qu’il affectionne particulièrement. Ainsi, après chaque audition de mon morceau préféré (Le Quatuor de Ravel) je me paierai trois minutes de Mezzrow. Halleluïa !

Votre ami pour toujours,

Henry Miller

  1. Really the Blues.
  2. Cats : type, gars, affranchi.
  3. Gros-Bec : Blanc.

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