La migraine des clochettes

Publié le par Liliane Langellier

La migraine des clochettes

Elle s’est échappée comme une pie voleuse hors de la voiture. La porte en est restée ouverte de surprise. Et le conducteur n’a pas eu le temps de décrocher un mot.

Vite, vite. Ne pas buter sur les pièges du trottoir. Pousser la porte du couloir. Courir. Malgré ce lourd cartable qui bât ses petits genoux cagneux et égratignés.

Vite, vite. Elle sait que Madame Marie ne ferme jamais à clé la porte arrière de la cuisine. La petite cour, aux pavés gris et disjoints, est déserte. Elle tient à éviter aujourd’hui la solennelle porte des clients.

Vite, vite. Elle est une enfant. Mais elle n’a pas le temps.

Encore une petite marche, et là voilà à quai. Madame Marie la regarde, terrifiée : « Mais dans quel état vous êtes-vous mise ? Que va dire votre maman ? C’est ce qu’on vous apprend au joli pensionnat ? » C’est bien le cadet de ses soucis. Oui, les chaussettes ont glissé sur les chaussures vernies. Oui, le corsage blanc de l’uniforme s’est froissé. Oui, les anglaises ont pris un coup de grisou dans la course effrénée.

« Remettez-vous un peu. Attachez au moins vos barrettes. Laissez-moi faire ».

Moue de jolie poupée. Qui perd son précieux temps.

Et puis ça y est, elle peut filer. Dans la salle à manger. Enfin, ce qui était la salle à manger. Car en ces veilles de Premier Mai tout est bouleversé. La table a mis ses rallonges. Et autour d’elle, elles sont là.

Vite, vite. Elle se glisse dans le fauteuil. Elles rient tant entre elles qu’elles ont à peine remarqué sa présence. Vous êtes jolies, mes tantes. Vraiment le plus beau bouquet du jour. Avec vos robes de couleurs vives. Vos mots en trilles. Et vos rires de cour de récréation.

Vous êtes jolies, mes tantes. Et vous ne m’avez pas encore vue. Il faut dire qu’il y a de l’ouvrage avec le muguet des bois. C’est un jeu d’assemblage. Les brins dans un énorme pot à confiture. Les feuilles à part. La ficelle verte qui liera le tout. Le papier cristal qui les emballera. Et l’étiquette dorée qui les finira « Jeannette Fleurs ».

Il est le plus humble ce muguet-là. Mais c’est celui qu’elle préfère. Puisqu’il vient justement des bois. Pas comme le Nantais. Droit et fier. Qui vous regarde du haut de sa tige !

Je suis venue, mes tantes, pour entendre vos rires parfumés de muguet. Je suis venue parce que vous êtes ses sœurs. Et que c’est ainsi, elle est la plus belle d’entre vous. Tablier noir de mercière soulignant le joli galbe de sa poitrine. Petits sabots qu’elle fait claquer sur les carreaux de la boutique. C’est une icône. Et les messieurs ne s’y trompent pas. Même s’ils ne s’y frottent guère.

Là voilà justement. Elle apporte « une préparation ». Ce genre de compositions élaborées pour dames chics. Avec une carte épinglée. Et l’écriture d’un homme. L’enfant s’approche : « Tiens, celui-là, il a deux dames ». Jeannette ne lui laisse pas le temps de finir. « Mais que dis-tu là ? » « Mais si maman, c’est la même écriture…. »

Jeannette a rougi. Cette enfant voit tout. Mais le pire est à venir.

« Et Monsieur Roger, il sera là demain ? Elle est où la caissette pour ses dames ? » Pensez donc seize préparations pour un seul homme. Beau comme un dieu. Avec un sacré parfum de mystère. Il y a de quoi intriguer.

« Va goûter à la cuisine » tombe comme un couperet. Fin de la récréation.

Fin relative, car elle est menue pour ses neuf ans et elle se faufile partout. Entre boutique, arrière-boutique, elle suit les muguets de l’amour. Et apprend tout doucettement la vie.

Demain, grande première, elle ira livrer. Elle n’a pas le droit de dépasser le bout de la rue d’Aguesseau. Mais elle sait déjà qu’elle aura de nombreux pourboires. Une si gentille petite fille….

Comme ils vont y passer la nuit, personne ne viendra voir si elle se couche. Ou pas. Si elle se lève en catimini pour ne rien rater. Si dès 6 heures, elle est au front.

Un autre aussi sera au front. Son père. Il est le premier. Il est toujours le premier à aller acheter au plus proche vendeur des rues les clochettes du bonheur. Pour toutes ses femmes. Et aujourd’hui il y a harem.

La matinée passe vite. Trop vite. Les clients font la queue jusqu’au bureau de tabac. Elle, elle livre. Elle est infernalement jolie avec ses deux fossettes moqueuses. Et les pourboires sont généreux.

Le charcutier vient de livrer ses côtes de porc à la sauce piquante. La salle à manger se débarrasse. Le repas se prépare. On sera une petite vingtaine à table. Et ce sera gai. La nouvelle vendeuse, Françoise, fait tinter les poches de sa blouse où sont cachées les piécettes. Elle en oublie le pelotage de Max, chauffeur occasionnel, qui se réserve toujours les dernières arrivées.

Les oncles ont rejoint leurs femmes. Jeannette se lève encore pour quelques clients tardifs. Elle ne connaît pas vraiment le bonheur d’un vrai repas assis.

La petite fille commence à être triste. Elle pressent toujours les fins des plus jolies histoires. Elle sait déjà qu’ils partiront. Un pot de muguet pour chacun. Elle sait déjà que la fête finira. Et que les jours ressembleront de nouveau aux autres jours.

Elle a un peu mal à la tête. Et elle n’est pas la seule. Car seuls les fleuristes le connaissent, insoignable et inévitable, ce mal unique du premier jour de mai : la migraine des clochettes.

Liliane Langellier

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