La délation dans la France des années noires

Publié le par Liliane Langellier

La délation dans la France des années noires

Dans la série « Histoire immédiate », le documentaire « Dénoncer sous l’occupation » de Laurent Joly et David Korn-Brzoza, programmé sur France3 le 14 mars dernier, a largement interpellé les téléspectateurs. « Pour la première fois, la délation a un visage, une parole. Délateurs, dénoncés, policiers, agents d’administration, témoins, ces hommes, ces femmes livrent leur expérience de la dénonciation, posent des mots sur leur histoire, sur leurs choix, après 70 ans d’omerta. » 1942 : douloureuse année avec les premières rafles juives. Laurent Joly vient de sortir son livre le 26 avril dernier.

Si ce n’est pas un coup d’essai pour Laurent Joly. Qui a déjà à son actif « L’antisémitisme de bureau » et « Les collabos », entre autres. Cette fois-ci, cet ouvrage collectif, lointain avatar d’un colloque international organisé au Mémorial de Caen en novembre 2008, est un coup de maître.

L’avant-propos évoque le chiffre hallucinant de trois à cinq millions de lettres anonymes. Et assène une citation de Michel Audiard : « Entre l’Occupation et la Libération, on a quand même été le peuple d’Europe qui a le plus dénoncé […], qui s’est conduit le plus mochement. »

Dans « Le Dernier métro » de François Truffaut (1980), Marion Steiner explique ainsi à son mari juif, qui se cache, pourquoi elle n’a pas mis dans la confidence leur ami Jean-Loup Cottin, qui connaît trop de gens et parle trop :

- Tu sais combien de lettres de dénonciation de Juifs arrivent par jour à la police ? Dis moi un chiffre.

- Je sais pas moi. 300 ?

- 1.500 ! 1.500 lettres par jour. « Mon patron est juif », « Mon voisin est juif », « Mon beau-frère est juif ».

Cette maladie collective est largement orchestrée de façon faussement vertueuse par la Presse. Au Pilori affirme : « Une lettre anonyme ne peut pas émaner d’un de nos lecteurs. Car un « Piloriste » signe sa lettre. Chez nous, une lettre anonyme va directement au panier » Le cri du peuple, dès 1940, exhorte : « Gardez-vous de discuter avec un gaulliste. Traînez-le séance tenante au commissariat ». L’hebdomadaire fasciste Je suis partout de Lucien Rebattet et Gringoire de Carbuccia ne sont pas en reste.

En ces difficiles années, il y a matière à dénoncer : les gaullistes, les communistes, les réfractaires au STO, les prisonniers évadés, l’écoute de la radio anglaise, la détention d’armes, les activités de résistance, les propos et comportements anti-allemands, le marché noir, etc.. « En mai 1943, une épicière de Châteaudun est ainsi condamnée à trois semaines d’emprisonnement par le tribunal de la Feldkommandantur de Chartres pour avoir lancé à une cliente qui achetait du beurre contre un ticket allemand : « Ah ce sont des tickets de Boches ! »

Nombreuses sont aussi hélas les vengeances personnelles : on balance le commerçant rival, le mari gênant, la trop jolie fille. On ratisse loin et large.

Toutes les lettres de délation n’arrivent pas à destination. De nombreux résistants appartenant tant aux P.T.T. qu’aux services des contrôles techniques interceptent ces missives adressées à la Gestapo ou à la Kommandantur.

C’est encore le cinéaste Henri-Georges Clouzot, qui, dans son film « Le Corbeau » (1943) a su le mieux dénoncer le climat délétère instauré par les lettres anonymes. Le comble, c’est qu’il dut, à la Libération, rendre des comptes à propos d’une œuvre jugée insultante pour le peuple français !

Liliane Langellier

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