Hôtels littéraires : Paris, Hôtel de Crillon

Publié le par Liliane Langellier

Un écrivain amoureux de Venise écrivit un jour, assis à une table du Florian, que l'Italie étant le plus beau pays du monde, Venise la plus belle ville d'Italie, la place Saint-Marc la plus belle place de Venise et le Florian le plus beau café de la place, il se trouvait très précisément dans le plus bel endroit du monde... Un amoureux de Paris pourrait en dire autant du Crillon, Paris étant sans doute la plus belle capitale du monde, la Concorde la plus belle place de la ville et le Crillon le seul hôtel des deux palais de Gabriel... S'endormir au Crillon serait en quelque sorte atteindre la perfection d'une civilisation.

Avant 1914, seul Sir Arthur Conan Doyle, spirite et inventeur de Sherlock Holmes, semble y avoir laissé l'esprit de son passage. Puis, le 2 août 1914, le jour de ses dix-sept ans, Philippe Soupault qui habite chez sa mère, 250 rue de Rivoli, descend acheter des journaux car depuis quelques jours, sans qu'il comprenne très bien, les gens parlaient de guerre... "Je traversai la place de la Concorde jusqu'à la rue Royale. Une affiche sur un mur de l'hôtel Crillon (...) Mobilisation générale. 2 août 1914. Une date. La fin d'une époque. Mais je ne le savais pas encore", écrit-il dans ses Mémoires de l'oubli.

Après guerre, au tout début des années vingt, se situe non pas la naissance - longtemps j'ai cherché un écrivain qui soit né , et non pas mort comme tant d'entre eux, dans un hôtel - mais la conception d'un futur écrivain... Dirk Bogarde, dont les parents avaient habité le Crillon, neuf mois avant qu'il ne vit le jour en Angleterre. Peu après, en février 1923, Sergueï Essenine qui a épousé en mai Isadora Duncan, arrive à Paris avec le désir de fuir "l'indigence spirituelle" de l'Occident. L'attachement sensuel qui le lie à sa femme le dégrade à ses propres yeux. Désoeuvré, il s'ennuie en l'attendant et boit plus qu'il n'a jamais bu. Le 15 février, son déséquilibre le conduit aux pires extravagances. Il brise les miroirs et détruit le mobilier de sa chambre du Crillon avant de s'enfuir nu à travers les couloirs de l'hôtel. La police doit intervenir. Isadora l'emmène se faire soigner dans une clinique de Neuilly, mais ce scandale marque la fin de leur amour. Essenine ne la trouve pas assez russe et ne pense plus qu'à retourner à Moscou... "C'est une femme remarquable, intelligente, géniale, mais sans âme !..." "Comme j'ai hâte de quitter cette Europe de cauchemar et de rentrer en Russie... Dans ma tête, il n'y a que Moscou et Moscou. J'ai même honte, tellement c'est tchékhovien"...Dans sa chambre du Crillon dont les fenêtres s'ouvraient sur les marronniers des Champs-Elysées et splendide perspective de la Concorde, il écrit un poème évoquant l'isba de son enfance...

Cette ruelle m'est bien connue.

Bien connue cette maison basse...

Je revois le jardin aux taches bleues.

L'août silencieux s'est accoté à la haie.

Dans Le soleil se lève aussi, paru en 1926, le héros d'Hemingway attend son héroïne dans leur chambre de l'hôtel Crillon... "Elle était en retard et je m'assis pour écrire quelques lettres, mais je comptais sur le papier du Crillon pour en racheter la faiblesse. Brett n'arrivant pas, je descendis au bar, à six heures moins le quart. Je pris un Jack Rose avec George, le barman. Brett n'était pas venue non plus et, avant de partir, j'allai voir en haut si elle y était." Elle n'était pas rentrée...

Un matin de 1940, alors qu'il traversait la place de la Concorde pour se rendre à son bureau, Jean Hugo observa une scène dont la poésie resta gravée dans sa mémoire... "Je vis, de très loin, à une fenêtre de l'hôtel Crillon, le valet de l'étage et la femme de chambre qui regardaient le ciel. Le valet, dans son beau gilet de velours noir à boutons d'or tenait d'un bras la femme de chambre par la taille et de l'autre lui montrait le ciel ; non pas un avion comme je le crus tout d'abord, mais les nuages que le soleil dorait. Oubliant le lit à faire, la poussière à balayer, ils semblaient si heureux que leur image m'aida, pendant cette journée, à supporter le bruit des machines à écrire."

Quatre ans plus tard, avant de s'enfuir et traverser l'Allemagne bombardée, Louis-Ferdinand Céline qui ne serait pas parti sans lui, a emmené son chat, Bébert, au Crillon, réquisitionné pour lui faire passer la visite médicale nécessaire à sa sortie du territoire... "Bébert n'est ni reproducteur, ni de "race"... pourtant, j'ai un passeport pour lui... Je l'ai emmené passer la visite à l'hôtel Crillon... par colonel-vétérinaire de l'armée allemande... "le chat dit 'Bébert' propriétaire Docteur Destouches 4, rue Girardon, ne nous a semblé atteint d'aucune affection transmissible (photo de Bébert)... " le colonel vétérinaire n'avait rien mentionné du tout quant à la race..."

Marguerite Yourcenar qui s'est réfugié en Amérique pendant la guerre revient pour la première fois à Paris au printemps 1952. Traversant la place de la Concorde, elle s'arrête "en passant" au Crillon déposer un mot à des amis qui y sont descendus : "Paris est toujours fort beau, plus même que je m'en souvenais" ; puis elle traverse la Concorde ensoleillée.

Les années avaient usé l'hôtel, mais il n'avait subi aucun dommage réel. Qu'il n'ait pas encore été rénové lorsqu'elle y descendit eut sur Anais Nin l'effet d'une sorte d'envoûtement par les esprits qui l'avaient "habité" avant elle... " Je m'allongeai sur le lit quelques instants et contemplai le lustre de cristal. J'avais le sentiment très net que cette chambre n'était pas vide, comme c'est le cas de la plupart des chambres des hôtels américains, qui ont l'air de n'avoir jamais été habités par personne, dans leur propreté irréprochable et virginale. Il n'y a aucune trace d'autres occupants dans les chambres d'hôtel américains. Tandis qu'ici le papier de mur cramé, le tapis légèrement passé, les lourdes portières de velours, le téléphone et les sonnettes dégageaient tous une présence, plusieurs présences. J'avais l'impression d'avoir pris une drogue. Que la pièce était remplie d'un halo érotique et de visiteurs anciens. Des noms me venaient aux lèvres, Nijinski, Diaghilev, Mme du Barry, Ninon de Lenclos, Marcel Proust, Jean Giraudoux, Colette. Amants, aristocrates, généraux, hommes du monde, ils avaient tous été vivants. Des paroles avaient été prononcées, expressives, distinctes, éloquentes, des émotions avaient été manifestées, des gestes avaient été faits, l'amour, de manière habile et inspirée, on avait bu du vin, poursuivi des rêves, et la chaleur venait des corps et des soupers fins. Toute la vie de Paris, tel un enivrement exquis, remplissait la pièce, sans qu'il soit besoin d'une chaleur de fournaise ni de gadgets électriques, de rien d'autre que de personnes qui avaient vécu pleinement, que le passé ne pouvait effacer. Elles demeuraient comme un parfum dans l'air, on avait vécu dans ces chambres, on s'y était plu, on y avait aimé, et il restait de voluptueuses sécrétions psychiques [...] Pourquoi me sentais-je réchauffée par des imperfections, le manque de confort et la patine ? Parce qu'une vie intense laisse des cicatrices, et que je n'aurais pu trouver de telles cicatrices nulle part en Amérique. Des cicatrices intérieures, adoucies, l'usure humaine."

Que Malraux ait rêvé d'y vivre, qu'il en ait exprimé le souhait, mais qu'il n'ait pas été exaucé et qu'il en ait toujours gardé le regret appartient aussi à l'histoire littéraire des lieux. Les désirs inassouvis sont bien souvent plus résistants que ceux réalisés, que le temps se charge d'effacer.

In "Hôtels littéraires - Voyage autour de la terre" Nathalie de Saint Phalle

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