Et il y eut la rentrée...

Publié le par Liliane Langellier

Et il y eut la rentrée...

Pour tous les enfants de commerçants, ça doit être un peu pareil. C'est factuel. On pousse dans l'arrière-boutique entre deux clients.

Mes parents avaient inventé la barrière. Celle qui permet de voir. Celle qui permet d'entendre. Celle qui ne permet pas de pénétrer dans l'enclos du commerce. Mais très vite, j'ai trouvé le système d'ouverture (ou de fermeture, selon). Et alors que maman surveillait ses glaïeuls, je me suis poussée l'excursion jusqu'à la vitrine.

Ah ! La vitrine ! Quel lieu mythique pour une petite fille de pas trois ans. Objet de tous les soins des vendeuses et de tous les regards des acheteurs. Et puis, tous ces pots alignés, ces vases offerts, ces couleurs, des rêves à la pelle, quoi !

Seulement dans les rêves parfois il y a aussi des épines (Freud nous l'a si bien enseigné). Et dans les vitrines de fleuristes, il y a aussi des cactus. Je n'avais pas prévu la perfide flaque. Celle sur laquelle on glisse. Et j'ai surfé jusqu'à ce que mon arrière-train atterrisse sur un énorme cactus.

Hurlements stridents. J'ai toujours eu la voix qui porte. Rien à envier aux sirènes de police. Hurlements de douleur certes, mais aussi hurlements quand il a bien fallu enlever, une à une, à la pince à épiler, les épines plantées dans ma tendre chair. Première expérience de la vie. C'était mon « T'approches pas, tu vas te brûler ! »

J'étais unique. Enfin je veux dire enfant unique. Mes géniteurs ont donc décidé de corriger leur bouture (après tout, c'était leur domaine). Et j'ai du me farcir une nurse jusqu'à l'âge de la rentrée scolaire. Elle coiffait ses cheveux en macarons sur les oreilles. Volait des douceurs dans le frigidaire. Et me collait des claques dans le dos pour m'apprendre le sens de la vie.

Cela n'a duré qu'un temps.

Et il y eut la rentrée.... La première jolie petite école. Les grands pleuraient et moi je me disais que j'allais enfin pouvoir donner libre cours à toute mon imagination. Je devais pas me le dire comme ça. Mais c'était l'idée.

J'ai toujours été très tranchée dans mes opinions. Et j'ai toujours haï les fayottes (non, c'était pas mixte, à l'époque). Donc, la première qui m'a dénoncée, je l'ai mordue, histoire de la marquer pour qu'elle ne recommence plus. Cela m'a valu, pour une année entière, des tours de cour à l'envers des autres élèves. Je tenais ma vengeance : j'étais la première en tout.

Sauf à la maison. Où là, l'indiscipline prenait des proportions nucléaires. Chez un fleuriste, il y a au moins deux portes : l'une, solennelle, dite porte de la boutique, pour mesdames et messieurs les beaux clients, l'autre, plus cachée, dite porte de la cuisine, pour tout le reste de l'humanité concernée.

Maman « servait » les clients (je hais ce verbe). Et moi, je jouais la fille de l'air par le couloir attenant. Après, j'avais ma bande, dont j'étais le chef, bien évidemment. D'autres enfants de commerçants échappés à l'œil inquisiteur des parents. Nous sévissions Route de la Reine à Boulogne. Un très large trottoir. Qui nous permettait de nous faufiler rapidement entre les piétons, derrière les voitures, dans les portes cochères. Notre jeu préféré était de faire tomber de son petit fauteuil d'osier le gamin de la concierge du 85 (ce n'était pas un bus, juste une adresse). Puis de sonner pour déranger la mère.

Cela s'est mal terminé. Il a fini par se blesser (légèrement) et en faire toute une tartine de goûter. J'avais eu le temps de me planquer sous la table de la salle à manger, mais ça n'a pas marché. Les bras paternels m'ont vite ramenée à la réalité.

Restait la question, l'unique question : « Mais on va en faire quoi ? ». Et oui, j'avais 7 ans sans l'âge de raison. Après délibération et choix familiaux, il fut décidé que seule la pension...

Je crois que jamais inscription ne fut plus rapide. Car, entre temps, j'avais réussi à raser « Biscotte » le boxer de notre marchande de parapluies voisine, pour lui dessiner une flèche sur le dos.

Je me revois encore. Boucles des anglaises au vent. Aller acheter l'uniforme au « Bon Marché ». Col celluloïd (qui me rappelait les jurons de mon grand-père quand il s'habillait certains matins), uniforme robe bleu marine d'hiver avec boutons détachables à la taille pour y ajuster un chemisier blanc l'été.

J'étais piégée.

Il me fallait terminer sur un joli feu d'artifice.

L'idée m'en vint rapidement. Je demandais la permission d'enfiler mon uniforme pour m'y habituer un peu. Ce qui me fut accordé sans problèmes. Je coiffais mes anglaises (enfin j'essayais). Je cirai mes nouvelles chaussures. Et j'étais prête.

C'était l'heureuse époque, à Boulogne Billancourt, des petits commerçants ; Tous se connaissaient. La rue d'Aguesseau, toute proche de la boutique de mes parents, était la rue des blanchisseuses (Zola y serait allé). Une grande famille, en quelque sorte.

Mon sketch était prêt. Et je l'ai joué à merveille. Testé d'abord sur la boulangère parce que la plus sensible à mon charme « Mes parents ont décidé de m'abandonner. Je pars en orphelinat. Je viens vous dire au revoir. Je ne sais pas quand je reviendrai. » Larmes amères de part et d'autre.

Imaginez l'épicier, le charcutier, le marchand de journaux, le marchand de jouets, le boucher, enfin j'en passe et des meilleurs.

La boutique maternelle ne tarda pas à être remplie de mères surprises et larmoyantes.

« Une si jolie petite fille. Si amusante. Si intelligente. »

Mes parents n'en croyaient pas leurs oreilles ni leurs yeux d'ailleurs. Je ne crois pas qu'ils aient goûté la farce. Car je suis restée dix ans dans cette jolie pension avec retour le week-end si semaine correcte et menace assortie d'un transport illico dans un pensionnat de province (à Bourg) tenu par les mêmes Religieuses si semaine infernale.

Je n'ai pas vraiment plié. Ils m'ont juste permis de cultiver un peu plus l'enfant rebelle en moi. Juste en cachette.

Mais enfin quand j'y pense. A leur place à eux, mais j'aurais fait quoi, oui vraiment je vous le demande, j'aurais fait quoi ?

Liliane Langellier

Publié dans L'espiègle Lili

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A 28/08/2014 13:18

Je me suis amusée...J'ai envie de mieux connaître cette petite fille.