"Cher Vladimir," par Jean-Pierre Dufreigne

Publié le par Liliane Langellier

"Cher Vladimir," par Jean-Pierre Dufreigne

Lolita a aujourd'hui 56 ans. Elle écrit à son créateur pour son centième anniversaire.

Le Pacifique me lèche les orteils et je pleure. Je suis encore plus orpheline depuis la mort toute neuve d'oncle Stanley. Stanley Kubrick avec lequel tu as échangé bien des aménités avant d'applaudir (une rareté) à son adaptation de notre roman. Les deux seuls hommes que ta Lolita aimait l'ont quittée, j'ai plaqué les autres. Je pense à toi devant cet océan qui baigne un Etat que tu n'apprécies guère, la Californie. Pourtant, c'est "un royaume au bord de la mer", comme celui où sous les traits austro-helvétiques de Humbert Humbert tu rencontras Annabelle Leigh, ta première préfiguration de moi. Dans la "réalité", mot que tu n'as jamais accepté d'écrire qu'entre guillemets, dans la "réalité" de ta jeunesse, racontée dans Autres Rivages, tu prénommes cette enfant Tamara; son vrai prénom était Valentina. Quel être délicieusement simple tu fais.

L'océan berceur de songes me rappelle la première vision que tu offris de moi au monde: "... subitement au dépourvu, une longue vague bleue roula sous mon coeur et là, à demi nue sur une natte inondée de soleil...", c'était moi, à 12 ans et 7 mois. Un an de moins que la Juliette de Shakespeare. Mais l'âge des débuts de la Justine de Sade. Choqué? Allons, Vladimir Nabokov, tu as publié Lolita sous la couverture verte d'Olympia Press chez M. Maurice Girodias, à Paris, rue de Nesle, où j'ai côtoyé au catalogue Histoire d'O, La Vie sexuelle de Robinson Crusoé, Le Bidet de Debby ou Tendres Cuisses. Tu l'ignorais. Admettons. Ces aimables fréquentations nous permirent d'être pris dans la rafle décrétée par le ministre de l'Intérieur, M. Maurice Bokanowski, cinq jours avant Noël 1956. Joli cadeau: notre succès fut un scandale, notre scandale assura ton succès.

Etions-nous si scandaleux? Deux ans plus tard, l'Amérique puritaine couina peu. Ne trouva rien à interdire. Je figurais sa jeunesse déjà délurée, égoïste et stupide, ignare et désirable, folle de publicité - j'ai assuré la tienne - et de magazines de cinéma. Depuis que je sais lire autre chose (mon troisième mari est un homme cultivé et aussi idéalement chauve que ton doux ahuri de Pr Pnine), j'ai beaucoup lu et un peu vieilli: 56 ans (1), trois maris, deux liftings. Le premier était raté. Le premier lifting et le premier mari aussi, auprès duquel tu m'abandonnes, moi, Dolorès Haze, devenue Mrs Richard F. Schiller, épouse d'un jeunot falot, souillon gravide jusqu'aux yeux, avec 4 000 dollars tirés de la poche de ce cher Humbert Humbert, ton double, intelligent comme toi, beau comme un garçon coiffeur de ton "Europe aux anciens parapets". Les 4 000 dollars furent claqués, la longue vague bleue (sous ton coeur) m'est restée. Chaque matin, je m'y baigne. De jeunes gens trop blonds et bodybuildés surfent dessus. Honni soit Malibu.

Vlady chéri, tu aurais 100 ans en ce 24 avril. Ton siècle se termine en printemps. Je fus l'avril de ton style. J'étais déjà l'insoupçonnable palpitation de ta Machenka, roman russe d'un premier amour impossible, la petite garce anonyme de L'Enchanteur, l'Emma qui saute à la corde en jupette à carreaux et socquettes blanches dans la cour de la prison d'Invitation au supplice. Puis je serai cette pédante péronnelle d'Ada, dépucelée, elle aussi, à 12 ans. J'ai hurlé de rage quand un ami français, vaguement un amant, m'a rapporté que, à la télé, sur le plateau d'un dénommé Pivot, tu as déclaré que Lucette, Lucinda, minuscule soeur d'Ada (et rouquine duveteuse!), était ta "petite fille préférée". Une femme jalouse sait haïr.

Je t'ai cherché, aussi. Jusqu'à Saint-Pétersbourg redevenu Saint-Pétersbourg et que tu as quitté Leningrad, du nom du potentat à barbichette de moujik qui vola ton enfance. Ta maison natale existe toujours, mais des tilleuls ont poussé sur les trottoirs et la chambre où tu es né ne voit plus le soleil. L'adresse a changé. Le 24 Morskaïa se nomme 24 Hertzen. On ne visite pas. J'ai soudoyé le concierge, j'avais une minijupe (à 40 ans, de quelles cruelles moqueries ne m'aurais-tu mordue!), et j'ai pu entrer dans la chambre au troisième étage au-dessus de l'oriel. Les feuillages y font régner une fausse nuit ocellée d'éclats de lumière artificielle. C'est moche comme un motel. Comme ceux, calamiteux, où tu nous as entraînés, Humy, Quilty et moi. Nos errances dans cette médiocrité où tu nous condamnais t'ont permis de te réfugier, plein aux as, dans un palace, au bord d'un lac. Avec ta Vera.

J'aime bien Vera, à qui tu as dédié tous tes livres. Je l'aime comme s'aiment d'anciennes rivales. Un critique, ou un biographe, l'un de ces "joyeux butors" fouineurs, a dit que Lolita était née de ton aventure adultère avec Irina Guadanini, à la fin des années 30. Que les supplices endurés par Humbert Humbert étaient ton autopunition devant "l'inévitable vulgarité des mensonges" que tu assenais à Vera après quatorze ans de ciel lumineux. Cela me plaît assez. Avoir été ton remords sublimé. Mué en fantasme, en objet de dérision, de masturbation (dois-je rappeler le chapitre du dimanche matin au motel des Joyeux Chasseurs?), en nom commun à 1 100 sites (semi-) pornographiques sur Internet. En nom trop commun pour être porté. Tu t'en es vanté: "Je suis responsable de ce fait étrange que les gens ne semblent plus

appeler leur fille Lolita. Depuis 1956, ce nom n'a été donné qu'à de jeunes femelles caniches." Salaud. Il existe aussi une ville nommée Lolita, au Texas. Tu assures qu'elle aurait décidé de changer de nom après la parution de notre roman. Mensonge destiné à flatter ton merveilleux ego. Cette Lolita City existe toujours par 28° 50 N et 96° 32 W dans le comté de Jackson, au sud-ouest de Houston (tu m'as légué ton amour de la précision maniaque et taquine). Un jour, j'irai. Je suis bien allée aux bords cléments du Léman (planquer l'argent de mon second divorce). De la terrasse de ton palace, j'ai vu les vagues. Elles étaient grises. Comme la réalité sans le bleu de tes guillemets.

Dolorès Haze, dite Lolita
P.c.c. Jean-Pierre D
ufreigne

(1) Lolita est "née", à 12 ans, en septembre 1955, date de la parution du roman. Certes, à la fin du livre, l'héroïne a 17 ans. Mais, pour tous ses lecteurs, Lolita n'aura jamais que 12 ans. En 1999, elle aurait donc 56 ans. Age de Nabokov, lors de la parution de Lolita.

in L'Express du 8 avril 1999.

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