Bouffées de Noëls anciens...

Publié le par Liliane Langellier

Bouffées de Noëls anciens...

Chez nous, tout commençait, début décembre, par la cérémonie de la choucroute. Je dis bien « cérémonie », pas vulgairement achetée chez le charcutier du coin. Il nous avait fallu remonter tout le boulevard Sébasto pour se trouver face à la Gare de l’Est. Et à son fournisseur exclusif : Schmid, 76, boulevard de Strasbourg.

Parce que la choucroute, ça s’achète crue, figurez-vous. Et que cela cuit chez vous. Sur une cuisinière au charbon. Dans une cocotte en fonte. Après avoir été lavée maintes fois.

Ne me demandez pas d’où venait cette coutume familiale. Avec un papa natif de Roubaix. Et une maman aveyronnaise. Le premier dimanche de décembre, toute la nombreuse famille s’assemblait pour la divine choucroute.

Le premier dimanche de l’Avent, la vitrine avait été religieusement installée. Une énorme crèche. Avec son toit couvert de coton blanc. Et son ange bleu porteur d’étoile lumineuse.

Et puis le sapin pour les clients. Toujours floqué blanc. Avec des rubans et des boules rouges. De jolies boules allemandes qui s’ouvraient pour offrir un chocolat. Et des nœuds rouges façonnés comme personne.

Les sapins verts étaient déjà rangés dans la cour. Ils ne craignaient rien. Ni la pluie. Ni la neige. Ceux qui craignaient, c’était les bras qui les sortaient. Griffés un peu plus chaque jour. Surtout qu’il fallait encore les présenter aux clientes. Oui, il est bien garni du bas. Oui, il pourra soutenir votre étoile en haut. Beaucoup de patience. Mais c’est pas Noël tous les jours !

Les sapins floqués blancs (non, à l’époque il n’y en avait ni de roses ni de noirs, cela aurait définitivement effrayé la clientèle) étaient plus compliqués à stocker. Avec en prime un plastique pour les protéger des intempéries.

Le houx. Mais pas le gui. Enfin, pas dans la boutique. Une vieille superstition qui faisait déchirer à Jeannette toutes les cartes de Noël ou de vœux avec du gui : « ça porte malheur ». Mais comme le client est roi. Le gui restait dehors. Et n’était manipulé que par les vendeuses.

Le parfum des jacinthes. Sagement alignées. Comme pour aller à la bataille. Et les étoiles de Noël. Ces poinsettias sans lesquels Noël ne pouvait pas être Noël. Eux, ils ne sentaient rien. Mais ils venaient de loin. Je ne savais pas qu’un jour, il me serait donné de les voir en pleine terre. Pour un autre Noël. Dans un autre pays.

Zola l’a très bien décrite l’arrière-boutique dans « Au bonheur des dames ». Parce que les commerçants vivent d’abord dans leurs boutiques. Puis accessoirement dans leurs arrière-boutiques.

Il est certain qu’une fille de fleuriste n’a pas un Noël comme les autres enfants. Elle peut participer à l’avant. Voir ce qu’il en reste après. Mais le pendant n’est autorisé que lorsque l’âge d’être vendeuse est arrivé.

Alors, on la colle un peu n’importe où. Au petit bonheur la chance. Elle peut se réveiller chez une tante, rue du Vieux Pont de Sèvres, au son de « Petit papa Noël », ou au Petit Massy dans le pavillon d’un oncle. Ou ailleurs. Enfin si joli petit elfe soit elle, pas dans les jambes ni des clients ni des vendeurs.

Mon transport devait se dérouler la nuit de Noël car j’ai un repère. Au pensionnat, il y avait la messe de minuit. C’est papa, qui, en bon ténor, chantait « Minuit Chrétien ». Et maman qui, un jour de trop de fatigue, s’était affalée de tout son long, en ne mimant certes pas l’évanouissement. Donc, ils devaient se séparer de moi. Mais après tout ça.

Et puis j’ai grandi. Et puis les messieurs de la boutique ont commencé à me regarder. Et puis j’ai appris à confectionner des couronnes de Noël et des dessus de tables. Que certaines riches bourgeoises venaient nous réclamer au dernier moment. Alors que, vers 22 heures, nous tentions vainement de nous asseoir à table. « J’ai complètement oublié cette délicieuse petite décoration… » Je n’avais pas le droit de répondre. Mais je pensais déjà très fort : « Heureusement que Noël n’est qu’une fois par an… »

Mais ce n’était pas fini. Aux sapins sacrifiés à la chaleur d’un radiateur succédaient les fleurs du 1er Janvier. Lilas et roses Baccara. Je détestais ces roses-là. Froides, longues, prétentieuses. J’aimais les bouquets ronds. Frais et printaniers. Symboles de l’éternelle jeunesse. Mais j’avais été bien briefée : « Quand un monsieur te demande ce qui te plairait dans tout ça… Tu me réponds : lilas et Baccara ! » Et des messieurs pour me demander, il n’en manquait pas.

Même en cas de réveillons chez les copains, il fallait être avenante à 6 h 30 du matin. Avec cette odeur entêtante du lilas. Qui me portait directement au foie.

Les vendeuses vendaient. Les livreurs livraient. Les halles de Paris regorgeaient de boustifaille en tout genre. Et ce n’est pas ce froid hiver de 1976, où papa, après un excès de choucroute, nous avait commis une petite attaque, qui m’a réconciliée avec ce métier de fous.

Rungis dans la froidure. Malgré la chaleur des repas à la brasserie « Les Maraîchers ». Qui restituait un peu de l’ambiance de nos chers bistros des Halles de Paris. Rungis et ses énormes portes à pousser. Rungis et cette politique du souk avec les mandataires. Et les prix à discuter… Et la marchande de feuillages. Toujours la même. Avec ses mitaines noires. Qui, pour mon plus grand bonheur, m’égrenait les noms de ses merveilles.

Mais les Baccaras… Je n’ai jamais pu. Parce que, ces dames, il fallait encore les épiner. Et oui, cher Petit Prince, les roses ont des épines. Et les clientes des fleuristes ne veulent pas se piquer.

Il n’y avait plus de « diables » à Rungis. Ce métier qui me fascinait tant. Ni de « Forts des Halles »… Tu te prenais ton diable toi-même et tu chargeais la camionnette.

Ce Noël –là, j’avais brisé les tabous. J’avais parié de vendre plus de 100 poinsettias. En accrochant, tout simplement, sur le liège d’un des piliers de la boutique, toute l’histoire de l’étoile de Noël. Et bien le croirez-vous ? Je l’ai largement gagné ce pari. On a même doublé la prévision. Et oui, on n’est pas fille de boutiquier pour rien !

Liliane Langellier

Publié dans L'espiègle Lili

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