"Autodictionnaire Simenon" par Pierre Assouline

Publié le par Liliane Langellier

Le Nouvel Observateur. - J'imagine que vous aviez tous ces documents dans votre disque dur...

Pierre Assouline. - Non : il y a vingt ans, je n'avais pas de disque dur. Omnibus, pour fêter les vingt ans de la mort de Simenon, voulait un inédit. Il n'en existe aucun. J'ai proposé de réaliser un livre d'hommages de gens qui lui doivent beaucoup. Omnibus voulait du Simenon. J'ai proposé un dictionnaire Simenon, mais pas un dictionnaire classique, plutôt un «autodictionnaire». J'ai inventé le terme, et la collection, car il y en aura d'autres. Le principe est : excepté la préface, sorte d'essai, et le choix des entrées, tout est de Simenon, de sa plume et de sa voix. Aucun commentaire.

J'ai demandé à Omnibus, qui a publié tout Simenon, les fichiers informatiques de l'intégrale. Il y a 400 romans : 200 sous pseudonyme, œuvres de jeunesse qui ne valent pas grand-chose, et 200 sous patronyme, dont 70 «Maigret». Ils m'ont donné une clé USB où il y avait tout, et j'ai tout relu, sur écran. Dans le monde entier, j'ai promené ma clé USB, en avion, en train, dans les aéroports, partout. La numérisation me permettait des recherches thématiques par termes, et de conserver par copier-coller les passages qui m'intéressaient. Mais les citations de l'œuvre ne représentent qu'un huitième du livre. Le reste, ce sont les entretiens écrits ou diffusés à la radio ou la télévision, que j'ai réécoutés et décryptés, et les lettres, que je possède en photocopie, ou qui sont dans des archives, et que j'ai relues également.

N. O. - Les entrées sont diverses : thèmes, personnes, idées, lieux et titres d'oeuvre. Pourquoi ce roman et pas celui-là ? Parce qu'il est plutôt autobiographique, comme «Pedigree» ?

P. Assouline. - Non. Le hasard. Je lisais, et je mettais de côté tout ce qui me plaisait, et j'ouvrais une entrée. Je n'avais aucune entrée définie au départ. Quand je ne trouvais rien, je ne gardais rien.

N. O. - Et vous n'aviez pas tout lu, quand vous aviez écrit votre biographie de Simenon ? Sans rire, vous vous êtes tout appuyé deux fois ?

P. Assouline. - Oui. Et certains romans trois ou quatre fois. A vingt ans d'écart, on ne fait pas la même lecture. On a appris des choses, on est plus vieux... Je n'aime toujours pas ses «Dictées», qui sont d'une médiocrité insondable, même si je les cite parfois. Mais j'ai découvert «Quand j'étais vieux», que je prenais pour une dictée et qui est prodigieux. D'une violence, d'une méchanceté incroyables.

N. O. - On découvre en effet un Simenon violent qu'on ne connaissait pas. On le prenait pour Maigret, placide et lent, ce qu'il est aussi, mais on le découvre méchant. Ces sorties contre de Gaulle, Druon, Jean Cau...

P. Assouline. - Ce furent trois découvertes pour moi aussi. Il répétait si souvent que sa devise était «comprendre et ne pas juger»... Là, il juge ! Mais c'est l'époque des entretiens avec Roger Stéphane, très longs, et très violents. Roger Stéphane l'exaspérait, parce qu'il était homosexuel, et qu'il avait une voix de crécelle. «Je suis une tante, pour lui», m'a dit Roger Stéphane, qui a ajouté : «Tant pis pour lui.» Et j'ai pensé : tant mieux pour nous : Simenon a dit des choses qu'il n'aurait pas dites.

N. O. - En somme, votre travail intensif et continu prouve que vous êtes aussi monstrueux que lui. J'espère que vous n'avez pas eu autant de conquêtes que lui : c'est infernal, tant de femmes !

P. Assouline. - Je suis peut-être aussi monstrueux que lui, mais je ne partage pas son priapisme.

N. O. - Le priapisme se partage ?

P. Assouline. - Cela dit, il y a 950 prostituées, parmi les 1 000 femmes qu'il a eues.

N. O. - Vous oubliez un zéro, et vous vous trompez de proportion. Il dit : 8 000 prostituées sur 10 000 femmes. En tout cas, entre vos livres, votre blog, vos préfaces, vos articles, vous produisez presque autant que lui.

P. Assouline. - Pas du tout : je fais un livre par an. Lui en faisait cinq. Tout est cohérent, chez lui : il est né sous le signe de l'excès. Un Simenon petit baiseur serait anormal. Quand il parle, c'est pendant des heures ; quand il écrit, c'est un livre tous les trois mois, et il perd cinq kilos par livre ; quand il envoie des lettres, c'est dix par jour ; quand il gagne de l'argent, c'est énormément d'argent ; quand on se met à l'adapter au cinéma, il est l'écrivain le plus adapté. Et ainsi de suite. Quand six psychiatres l'interrogent pendant sept heures pour une revue suisse, un vrai commando, eux repartent sur les genoux, lui est en pleine forme.

N. O. - Et il est très méthodique. Dans son emploi du temps, ses activités, ses voyages, et sa manière d'écrire. Il passe par plusieurs systèmes, mais il suit chacun d'entre eux d'une manière maniaque. Il dit : j'écris au crayon et je tape ensuite. Il dit aussi : je tape toujours directement.

P. Assouline. - En fait, il n'a suivi que ces deux systèmes-là : crayon-machine, puis machine seule. Sur une carrière qui a duré de 20 à 75 ans, c'est peu. Le ton, lui, est si constant qu'on repère vite les exceptions : «Pedigree», qui est un drôle de truc, et il ne fait qu'un seul grand livre dicté : «Lettre à ma mère». Le reste est pris dans un seul ton, une seule technique. Jamais de notes, jamais de plan, toujours l'imprégnation. Sempé non plus ne fait jamais de croquis.

N. O. - Beaucoup d'alcool pendant plusieurs années, puis plus rien. Et quand il raconte que son cardiologue lui donne trois ans à vivre, il cesse aussitôt de fumer et de boire. Quand un an plus tard, un autre cardiologue lui montre que ce diagnostic était complètement erroné, il recommence à fumer aussi sec...

P. Assouline. - Il change de mode de vie, mais dans la durée, c'est le même homme, et le même écrivain. Il a dit : «A 20 ans, on est achevé d'imprimer.» Il quitte Liège à cet âge, et tout est en place. Prenez la période 1937-1938, il vit à Neuilly, il a une belle bagnole et de beaux costards, il sort au Fouquet's tous les soirs : il a été happé par la NRF, par Gaston Gallimard. Mais, au bout de deux ans, il se dit : ce n'est pas moi ; et il redevient lui-même, c'est-à-dire un homme qui vit hors de la société, un écrivain qui ne fréquente ni ne lit ses confrères, qui n'habite pas Paris, qui déménage souvent, emménage dans des villes secondaires, et même en périphérie de villes secondaires : en banlieue de La Rochelle, à l'extérieur de Fontenay-le-Comte ! En Amérique, c'est pareil.

N. O. - Cet homme près de la terre, assez mitterrandien, ne se fixe nulle part.

P. Assouline. - C'est plutôt Mitterrand qui était simenonien... Oui, il a eu trente-trois domiciles. Et il a même passé un an à voyager sur une espèce de péniche. Impensable, pour un écrivain. Il est atypique. Et Paulhan, chez Gallimard, ne l'a jamais accepté. Il a fallu que Gaston fasse valoir à Paulhan que publier Michaux à perte n'était possible que si l'on acceptait des gens comme Kessel, d'abord, puis Simenon.

N. O. - Quant à l'activité critique autour de Simenon, elle est aussi monstrueuse. Votre bibliographie est énorme.

P. Assouline. - L'activité universitaire est intense, et dans tous les pays. A Stockholm, les étudiants apprennent le français dans «Maigret et le clochard». Il paraît que l'essentiel de ce qu'il faut savoir en français y est.

Propos recueillis par Jacques Drillon.

"Autodictionnaire Simenon" par Pierre Assouline

Commenter cet article