Au im Bregenzerwald

Publié le par Liliane Langellier

Au im Bregenzerwald

Ce fut le premier abandon. Le vrai. Celui qui conditionne les réflexes d’une vie entière. Celui que l’on oublie d’abord. Et puis qui revient. Insidieusement. Chaque année. Chaque hiver. Lors des premiers flocons.
J’étais, pour la première année, à la petite école « Thérèse Martin ». Où je m’ennuyais ferme. Et passais mes nerfs à la récréation sur une brune rondelette très fayotte. J’étais ainsi la seule à avoir le privilège de « faire les tours de cour » à l’envers. Car je l’avais mordue. Et sa mère avait porté plainte.
Ce premier trimestre-là, tout m’étonnait encore. L’odeur de la craie. Le tablier blanc frais repassé de la maîtresse. Mais surtout, surtout le surnom que nous étions obligées de lui donner « Maman Simone ». Une maman, je n’en avais qu’une. Mais personne ne m’ayant consultée, j’obtempérai de mauvaise grâce.
J’avais pour habitude d’écouter les conversations des adultes. Surtout celles à voix basses. Leurs hurlements ne m’intéressaient plus depuis longtemps. Ce soir-là, je fus intriguée. Maman Simone était à la maison. Et parlait à voix basse avec mes parents. Je captai « elle a viré sa cuti », « il lui faut l’air de la montagne », « on va la confier… »
Je n’attendis pas longtemps la suite. On m’appela. Et on m’annonça que je partais en vacances de Noël avec Maman Simone et la fille de la charcutière. Je n’aimais ni l’une ni l’autre.
Du haut de mes six ans, j’eus mon premier passeport. Sur sa photo, j’y porte ma robe jaune en velours côtelé avec son petit col. Et mes anglaises sont sagement attachées des deux côtés de ma tête. Je suis jolie. Juste un peu triste. Comme si….
Nous voyageâmes de nuit. Dans un wagon sans couchettes. Mais ma petite taille me permit de m’allonger confortablement dans le filet à bagages. Et lorsque j’ouvris un œil ce fut pour entendre dans une langue étrangère « Feldkirch ».
Un froid matin d’hiver. Des hommes inconnus. Des odeurs nouvelles. Ce n’est certes pas sur ce quai de gare que la vocation d’Albert Londres aurait pu me rattraper.
Enorme voiture. Géants blonds emmitouflés. Rires gutturaux. Et puis, enfin, le village : « Au im Bregenzerwald ». Gardé par de solides montagnes. Bien rangé autour de son église. Il ressemblait à un petit village jouet traversé par les trains électriques de mes cousins.
La première femme qui me plut avait une natte en couronne sur la tête. Et un costume folklorique. Dont la longue jupe plissée noire allait jusqu’à terre. Mais dont le corsage rouge rehaussait la beauté du visage.
Elle n’avait pas besoin de parler « Muttie ». Je savais déjà que je l’aimais. Elle était douce. Et trop heureuse d’accueillir deux petites filles. Elle qui avait enfanté trois garçons.
Le chalet principal et unique de l’hôtel était joli. Les meubles de notre chambre étaient peints. Les lits avaient des édredons immenses. Et la luge convenait plutôt bien à mes tendances « garçon manqué ». Et puis, pour une semaine…
Nous devions être rentrées pour Noël. Weihnachten, comme ils disent chez eux.
La suite me prouva que la vie est une longue succession de surprises.
Un beau matin, je me réveillai seule dans la chambre. Pensant à un retard, je m’habillai en hâte et descendai dans la chaleureuse salle à manger. Muttie était là. Seule aussi. Ce qu’elle me dit ce matin-là, elle avait du en répéter tous les mots. Et, à travers mes larmes, je n’en compris aucuns. « Sie sind gegangen » « Du bist krank » « Du muss mit uns bleiben ».
Je m’échappai de ses bras. Pour courir vite. Remonter à la chambre. Chercher. Comprendre. Pleurer. Je m’aperçus que, dans ma détresse, je n’avais pas eu le temps d’enlever les bretelles de mon pantalon fuseau qui s’était lui aussi mouillé.
C’est peu après que « Vattie » arriva. Lui, il était beau comme personne. Un Robert Redfort perdu entre Feldkirch et Innsbrück. Il me berça contre lui. Sans parler. Me prit la main. Et nous fîmes une descente triomphante. Les trois petits garçons me regardaient du bas de l’escalier. Et je n’allais pas craquer.
Alors j’ai tout appris. Leur langue. Leurs coutumes. Leur amour. Leur chaleur. Leur beauté.
Les autres, je les haïssais. Je les soupçonnais de m’avoir vendue pour quelques schillings. Ou pis encore pour plaire à cette bonne « Maman Simone ».
Alors j’ai tout aimé. Leur langue. Leur nourriture. Leurs coutumes. Et le printemps est arrivé. Puis après le printemps, l’été.
Et avec l’été… mes chers parents et leur institutrice ont débarqué.
Vous dire que je leur ai fait fête serait mentir. Je suis allée me cacher pendant des heures. Et quand ils m’ont enfin trouvée, je n’ai répondu à leurs questions qu’en langue autrichienne.
Je leur ai fait cher payer. Et pendant des années. Car chaque année les vacances du mois d’août c’était « Au im Bregenzerwald ».
J’aimais les animaux. J’exigeais donc de dormir dans l’une des chambres au-dessus de l’étable. Dans la ferme voisine. Et je gardais les vaches. Courant pieds nus comme les petits autrichiens avec une baguette en main.
Les vacances autrichiennes étaient devenues très mode à Boulogne sur Seine. Chaque mois d’août, les commerçants et les blanchisseurs s’y retrouvaient donc. Combien de fois maman n’a-t-elle du faire front à cette phrase mortifiante : « Mais c’est votre jeune fille là-bas dans ce pré, pieds nus derrière les vaches ? ».
L’hôtel s’était agrandi. Il recevait désormais des anglais, des allemands, des suisses. Il y avait bal deux fois par semaine. A treize ans, je dansais la valse comme personne.
A seize ans, j’y ai embrassé mon premier garçon.
Et comme le mois d’août était aussi celui de mon anniversaire, « Muttie » rivalisait chaque année pour que mon gâteau soit le plus beau. Elle et moi, on en avait vécu, pas vrai.
J’ai appris, bien plus tard, que ce voyage imprévu avait provoqué chez moi un syndrome d’abandon et une méfiance maladive devant toute promesse. De quelque ordre qu’elle fut.
On a les syndromes qu’on peut. Moi je sais juste que cette famille-là je ne l’ai jamais oubliée. Que je parle leur langue couramment. Qu’un morceau de mon enfance est resté accroché à leurs montagnes. Que je sens encore l’odeur des costumes folkloriques aux messes des dimanches. Que l’Apfelsaft et les gâteaux « Mit oder Ohne Sahne » sont mes madeleines de Proust.
Et que tout bien pensé, ce fut un très heureux évènement que ma cuti ait viré.
Liliane Langellier

Publié dans L'espiègle Lili

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